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08/06/2014

l'oeil & la plume : j'aime la vie

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texte de bruno toméra                                                                                                             collage  jlmi 2014

 

Petite blonde, elle était bien mignonne

cette psychologue, vingt cinq ans à tout casser.

Elle critiquait mon personnage et mon manque

de volonté au cours de cet entretien organisé par

l’ANPE pour un stage de reconversion vers je ne

sais quel hypothétique débouché à l’emploi, emploi

mot magique et purificateur ergoté par tous les

Merlins, enchanteurs des basses classes comme si

crever de quotidien et d’humiliations dans des

emplois sordides pouvaient remplir les fissures de

cette satanée vie. Oui, elle était bien mignonne,

j’admirais cette bouche magnifique, ces dents faites

pour croquer toutes les pommes du diables, ces

lèvres veloutées comme un coulis de framboise.

C’était pitié que d’une telle bouche puisse sortir un

chapelet de conneries si conventionnelles et

entendues. Dans ce théâtre à huis clos chacun tenait

son rôle, moi le paumé à intégrer dans une autre

misère et elle pourfendeuse de feignants et d’assistés

de toutes sortes. Elle m’incendiait de sottises

libérales : prise en charge de soi-même, se forger

une âme de gagnant, je me voyais bien conquérir le

monde en bleu de travail au SMIC sans trop ouvrir

mon clapet à revendications.

Je somnolais aux sons de ces Blablas en

fantasmant sur cette divine bouche. Avait-elle entre

midi et deux après un Mac Donald dégoulinant,

retrouvé un jeune homme carriériste, un vainqueur

comme elle, qui savait lui apporter les satisfactions

d’une vie pleine de promesses, le confort, l’argent

sauveur ; un jeune homme sûr de lui en habit

d’esbroufe genre trois pièces pour épater les cons,

qui pouvait marcher sur la tronche de ses collègues

en toute bonne conscience et écouter tinter les

cloches de l’ambition le revolver dans une main et

un portable dans l’autre, héros imberbe d’un clip

publicitaire pour after shave putride.

Ils avaient bien dû se palucher comme

deux loups Madelinistes affamés en s’arrachant des

couinements d’aise ces deux décalcomanies de

l’époque virtuelle et lézardée, des bécots bien salés,

bien baveux, les mains au panier, dans la culotte

DIM aux merveilleuses teintes acidulées... Merde,

alors... elle lui a peut-être tété le gland à ce

bienheureux, la bouche en O, les doigts qui

couraient sur les burnes et peut-être qu’à l’heure où

elle me saoulait de fadaises économiques, les

spermatozoïdes cavalaient encore dans sa bouche,

s’incrustaient dans la moindre carie de ses molaires,

organisaient un gymkhana, jouaient au toboggan

dans le fond de sa gorge pour crever stupides dans

les sucs digestifs de son estomac, tous cons de

louper l’ovule, un rendez-vous pour rien.

Bernique.

J’en jouissait jusqu’à l’écœurement,

plus moyen de me retenir, je larguais ma purée dans

mon froc et dégueulais les petits blancs acides du

matin sur son bureau, dans mon dossier.

J’étais vert, elle aussi.

- Mais... Mais vous êtes ignoble, igno...

Foutez le camp, dehors, je vous annule,

salaud...

C’était râpé pour ma future entrée dans

le monde besogneux, ce monde n’avait pas besoin de

moi, c’était conclu. Un peu foireux, j’économisais

sur la branlette du soir, la vie est positive, parfois.

Encore quelques années à ramer dans le rien...

 

Vivement la retraite

 

 

06/06/2014

l'oeil & la plume : complainte des mendiants de la Casbah & de la petite Yasmina tuée par son père ( fragment X )

casbah ismail-ait-djaferneg VIII  RED+B&WPostrized.jpg
  texte de ismaël ait djafer  1951                                                                      collage jlmi  2014

 

 

Avec sa main et avec ma voix nous avons gratté

Le mur de cette grande muraille

Et nous y avons écrasé

Les poux

De notre corps et la crasse de notre peau

Et nous avons côtoyé tous nos frères qui mendiaient

Et nous avons frôlé leurs poux

dans

L'asile de Nuit du Marché Randon

Et dans l'asile des jours des rues du monde entier

Nous avons tendu les os durs

de la main dure

De la petite

Vieille aveugle

voilée

Qui vend des boîtes d'allumettes

Dans la voûte sombre

De la rue Porte-Neuve
Les os durs de la main du petit aveugle de la station de trolley

Du marché de la Lyre

Les os durs de la main du gros Smina aveugle qui chante

En battant sur une boîte d'allumettes

La cadence de toute sa graisse

Affamée
Les os durs de la main

Du type tordu

accroupi sur

Sa colonne vertébrale démantelée

Le long des murs froids des arcades de la Rue Bab Azoun

Les os de la main

Du Cul de jatte

Au derrière en caoutchouc

Rouge

De la Rue Bab-el-Oued

 

 

Et les os durs de la main

De tous les déchiqueteurs de conscience des rues

De ma bonne ville

D'Alger

Un par un

Deux par deux

Trois par trois

Tas par tas

Horde par horde

Main tendue

 

Assis

Couchés

Désespérés

Confiants

Blagueurs

Fous

Demi-fous

 

Pâles, noirs, hilares, tristes.

 

Sombres,

résignés.

 

Il faut les voir

Les jours de pluie et de froid

Rassemblés autour de la maigre chaleur du soupirail

Des Boulangers

Humant leur faim et la bonne odeur du pain qui cuit

De la farine qui se malaxe

Et du bois qui grésille...

Là qu'ils sont !... silencieux, les yeux ronds

La bouche ouverte

 

Sans voix

Sans colère

Sans pourquoi ?

Sans comment?

Sans crier «Holà ! c'est du scandale !»

Sans se lever

En état de légitime défense

Qu'ils sont devant l'agression du pain qui cuit...

...pour les autres

Pour ces autres qui n'en ont pas BESOIN...

 

(d'après, Editions Bouchène, Alger, 1987. N° d'édition 001/87. Dépôt légal 1er trimestre 1987. Re-publié  par le n°10 de la revue Albatroz, Paris, janvier 1994).

 

Source   http://albatroz.blog4ever.com/ismaal-aat-djafer-complaint...

 

05/06/2014

l'oeil & la plume : sommet d'où jeter son pinceau ( fragment IV )

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texte de werner lambersy                                                                                          photo jlmi   Ploumanac'h  2005
 
 

La nuit

Les lunettes noires du soleil

Font de lui un aveugle

 

Qui mendie

Sous les lampadaires

La petite monnaie des étoiles

 

Qu’il la garde

Dans le grand chapeau mou

De l’espace

 

Demain

Il suivra sa canne

Blanche le long de l’horizon