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29/03/2017

l'oeil & la plume... remuer le silence

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texte de bruno toméra                                                                         collage  jlmi  2014

 

 

Remuer le silence jusqu'à ce qu'il bascule dans un vacarme assourdissant

et me perdre dans la tendresse de ton repos

quand les vagues de bombes s'apprêtent

à calmer définitivement nos rages de dents

quand les prisonniers fabriquent des cordes

pour se pendre sous le dernier rire d'un lever de soleil

quand les enfants sont prêts à être programmés

dans les fichiers d'une invraisemblable justice scientifique

quand des humains parmi d'autres humains sont emmurés

dans le coma éthylique de la solitude absolue

quand les êtres humains sont incapables d'êtres bons

 

Remuer le silence jusqu'à ce qu'il bascule dans un vacarme assourdissant

et me perdre dans la tendresse de ton repos ma Belle.

Duo déséquilibré dansant sous des éclats de lune.

Nous connaissons les hôpitaux psy et les regards désenchantés

quémandant une autre intuition du monde

nous connaissons les cages des flics et l'incompréhension

les bagarres sordides et les gueules de bois burinées sous les coups

de la haine et l'invention de l'amour dans les théories cupides

de bras étouffants

nous connaissons l'offense du mépris

nous connaissons le rejet des animaux abandonnés

et les bouts de nous mêmes écrasés sur la route des fous.

 

Remuer le silence jusqu'à ce qu'il bascule dans un vacarme assourdissant

et me perdre encore dans la tendresse de ton repos

pour que le calme s'agenouille enfin près de nos âmes

qui ne demandent rien à la vie et encore moins à la mort.

Me perdre dans la tendresse  de ton repos

ma main posée sur ton ventre

ma figure enveloppée de ta chevelure rouge

ma chair sensible contre ta chair sensible

mon sourire échos de ton sourire.

Me perdre encore dans la tendresse de ton repos

Et puis repartir

Remuer le silence jusqu'à ce qu'il bascule dans un vacarme assourdissant.

 

28/03/2017

l'oeil & la plume... un corps argentique

 

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texte jlmi                                                           photo anonyme fin du 19 ème siècle
 

 

Sur la plaque de verre, la surface sensible s’est oxydée. Au côté de zones sépia, l’argent est revenu au jour, bleuissant légèrement l’image sans la détruire.

Le métal ennoblit au contraire la femme dévêtue, crée un charme particulier qui détruit ce qui aurait pu n’être qu’un nu de dessous le manteau, une image de maison close.

La pose est d’une statue mais avec la vie en plus.

Le visage aux yeux baissés, regard ombré comme gêné. Un nez un peu fort au-dessus d’une bouche sensuelle. Les longs cheveux défaits qu’une main tente d’ordonner tandis que l’autre tient une courte fleur. Est-ce pour la mettre à ses cheveux que le modèle attend que le photographe ait achevé son travail ?

Cette main droite est coquine, voyez, elle retient une mèche de cheveux qui sans doute cacherait le sein si... En contrepoint du mamelon ainsi révélé, le nombril éclate au centre du ventre au doux modelé.

On le sent légèrement bombé. En parfaite harmonie avec le dessin des hanches. Le galbe juste pour la mise en valeur de la vaste toison noire qui vêt le pubis d’une troublante sensualité. On pressent cette parure épaisse et dense, apte à conserver un secret…

L’image s'interrompt subitement aux genoux, conférant à l’ensemble une allure de Vénus sortant du bain. Vénus au corps argentique.

 

 

27/03/2017

l'oeil & la plume... Mau

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texte de jean-claude tardif                                                                                                                      ill. jlmi


De son sixième étage il contemplait la foule qui déambulait dans la rue ; il souriait en pensant à celle qui d'un moment à l'autre se mêlerait sans doute à ce grouillement de tâches de couleur, vêtements légers qui seyaient à la saison . Il scrutait ces grappes de badauds qui s'agglutinaient au plus proche de la porte du hall. Pressés contre les barrières tous attendaient de voir passer ceux qui maintenant ne tarderaient plus . L'impatience montait, elle devenait palpable, mouvante, semblable à un corps qui se plie, se prête au désir ; au désir du désir ! Il se félicita d'avoir acheté ce petit appartement malgré les travaux . La vue sur le boulevard lui plaisait vraiment . C'était là son premier achat, alors qu'il avait atteint depuis longtemps déjà, l'âge où d'ordinaire on engrange les dividendes, voire les plus-values . Il avait toujours résisté à cette volonté, ce besoin partagé par beaucoup, par cette foule qu'il surplombait sans doute, de posséder. Et puis, cette annonce, une opportunité : petit appartement sur le boulevard, à saisir . Suivait une adresse dans un quartier qui lui plaisait depuis l'enfance. Il ne savait pas ce qui avait emporté sa décision, la clarté des lieux, leur sobriété ou, le fait simple, mais au combien précis, de sa présence quand il se présenta pour visiter ?.


Il s'accouda un peu plus sur la barre de sûreté, se pencha pour essayer de l'apercevoir, elle venait de partir ! Il ne la vit pas parmi tous ces autres, il leur en voulut à la lui dissimuler. Puis pensa que peut-être elle longeait les murs, la pierre blonde sous le soleil ; qu'elle se frayait un passage entre elles et les corps de plus en plus nombreux, serrés, au fur et à mesure qu'approchait le moment tant attendu par chacun de ceux qui se trouvait là . Il aurait tant aimé l'apercevoir une seconde, alors que l'odeur de son corps flottait encore dans cette pièce qui était devenue la chambre ; C'était là qu'approchaient qu'il l'avait aperçue pour la première fois. Il frissonna . L'air était sec ! Il eut envi d'elle, de la sentir tout contre de lui . Il se tourna un bref moment vers l'intérieur de la pièce, elle était-là ! Son image, sa présence demeuraient dans le froissé des draps . Il sourit ! Jamais il n'aurait osé imaginer à quelques semaines de là , quand il entra dans cette pièce vide, ce vers quoi la vie l'emporterait. Ce jour-là elle se tenait debout, au centre de la pièce, dans la lumière . Elle lui avait souri et pourtant il ne vit que la tristesse de ses yeux gris . Elle le regarda approcher sans esquisser le moindre geste . À croire avait -il pensé que le soleil qui entrait dans la pièce la piégeait, ou qu'elle avait dans son ascendance quelque Mau égyptien ; le corps souple qu'il devinait sous sa robe ainsi que la démarche fluide qu'il lui prêta avant même qu'elle ne fit le moindre pas plaideraient, il en était certain, pour une telle parenté.


Il avait hésité avant de s'avancer, il lui semblait que ses yeux se rétrécissaient à mesure qu'il progressait vers elle . À tout moment, il était prêt à se rejeter en arrière pour éviter l'attaque, le coup de patte. Le pas de côté pouvait aussi s'imposer. Il se reprocha son corps lourd, vieilli ; il ne pourrait en rien rivaliser avec celui de cette femme dans la fuite . Il sut au premier regard qu'elle pourrait le blesser si l'envie lui en venait sans qu'il puisse s'y opposer. Il regarda ses mains, elles étaient d'une troublante jeunesse . Ses ongles manucurés étaient vernis rouge sang . Il fut presque surpris de ne pas y voir l'effilé de griffes . Il s'attarda plus que de raison sur la couleur de ses ongles, puis ses yeux remontèrent très doucement jusqu'à la naissance des poignets qu'elle avait fins . Il se trouva ridicule de penser à cela, cette phrase, ce :  ses poignets qu'elle avait fins  . Il l'avait lue, entendue tant et tant de fois quand il s'agissait de qualifier la beauté fragile, touchant à la candeur, d'une jolie femme ; il aurait voulu trouver d'autres mots. Que son émotion face à elle ne soit pas trahie, amoindrie par les mots même qui lui venaient pour la qualifier, d'autant que les yeux de cette femme lui disaient tout autre chose à présent ; ils lui parlaient d'une sauvagerie qui … Il se trouva minable ! Tout le désertait alors qu'il avait plus que jamais besoin de son aplomb ; celui qu'on lui reconnaissait avant, dans sa vie professionnelle, et qu'il avait fini par considérer comme un acquis, quelque chose qui lui était innée . Mais aujourd'hui il devait bien se rendre à l'évidence devant cette femme, durant toutes ces années beaucoup lui avaient menti sur lui-même.

Dès qu'il l'avait vue, il avait su qu'il achèterait cet appartement, simplement parce qu'elle s'y était tenue, debout, dans la lumière . Il ne savait rien d'elle sauf qu'elle était là et que cela lui suffisait . Il avait cependant fait durer la visite, l'avait suivie, respirée, la faisant repasser plusieurs fois dans le couloir de soleil qui tombait de la fenêtre . Chaque fois celle-ci, en ombre chinoise, lui donnait à découvrir un peu plus son corps . Il en était tout à la fois transporté et honteux car il n'était pas dans ses habitudes de se conduire de la sorte . Elle fit semblant de ne s'apercevoir de rien et se prêta au jeu qui recommença les jours suivants ; chaque fois plus long, plus intime, et chaque jour lorsqu'il arrivait dans l'appartement il craignait qu'elle ne s'y trouvât point . Chaque fois cependant son bonheur grandissait lorsqu'il la retrouvait dans l'une des pièces, comme par hasard . Combien de semaines s'étaient écoulées depuis leur rencontre, depuis que, pour la première fois il avait croisé les yeux gris de Mau ? - comme il la surnommait maintenant - Il n'en avait pas tenu le compte et ne le voulait pas ; il lui aurait simplement appris qu'il avait vieilli encore un peu plus, et qu'elle était toujours aussi belle.


Dehors il y eut de grands cris, des encouragements. La caravane publicitaire passait sous la fenêtre, jetant à la volée des objets sans valeur à une foule qui n'était plus qu'une masse informe, déplacée par à-coups, mue par une seule et même volonté . Les mains ensemble se tendaient pour saisir qui un fanion, qui une casquette ; des dizaines de mains tendues vers un seul et même but, dérisoire, ridicule. Il pensa à ses propres mains sur son corps ; ses mains seules, sur le corps félin de Mau. Le bonheur le submergea « Mau je t'aime » murmura-t-il . Il revint au spectacle de la rue . La foule était indescriptible, la rumeur couvrait le bruit des moteurs, des motos . Le peloton n'allait plus tarder, il se pencha un peu plus, s'appuya de tout son poids sur le garde-corps pour tenter une fois encore de l'apercevoir dans le soleil . Ses doigts serraient la barre avec force, comme il aurait aimé enserrer le corps de Mau. Il se pencha encore, en limite d'équilibre et l'aperçut soudain, point vif, chevelure brune, galopante sur le dessin des épaules, sur cette peau qu'il aimait tant ; dont il ne pouvait plus se passer . Elle s'apprêtait à tourner le coin de la rue, la station de taxis se trouvait juste après, bientôt elle montrait et disparaîtrait dans l'un d'entre eux . Il voulait l'appeler, crier son prénom pour qu'elle se retourne ; que son visage s'inscrive en contre-sens de la foule avant que son regard ne la perde tout à fait. Il l'appela, d'une voix presque suppliante : « Mau », une seule fois, et ces trois lettres contenaient le peu qu'il savait d'elle ; tout ce qu'il en ignorait . Il s'appuya davantage encore sur la balustrade, comme si son corps voulait ainsi donner plus de puissance à sa voix. C'est alors que ça se produisit, elle céda sous son poids. Avant de s'écraser sur la foule, six étages au-dessous, il pensa à ces instants partagés avec cette femme dont jamais il ne saurait le prénom . Il la revit nue, légère et impudique dans le petit appartement où - il en était maintenant persuadé - toute sa vie s'était résumée en l'espace de quelques jours et quelques nuits . Chute ou ascension ? Qu'importe ! Il sut qu'à présent … Il était convaincu d'avoir eu raison.