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14/06/2014

l'oeil & la plume : gare de banlieue

salle d'attente 00contrast.jpg
texte de yvan goll                                                                                                        collage  jlmi  2014
 

 

Les trains de banlieue charrient la nuit

Comme une cargaison d'anthracite.

Ils pleurent sur leurs boggies

Mais cela ne leur sert à rien.

La pluie aussi pleure sur les hangars d'ennui.

Dans les champ désolés plus un corbeau.

Pourtant dans les salles d'attente

Les yeux brûlés par les phares d'espoir,

Aussi dociles que leurs choses

Que leur valise au hardes de bonheur

Les naufragés du jour attendent.

Qu'attendent-ils ?

De frêter un nuage ?

De grimper dans un cerisier en fleurs ?

Où simplement d'enterrer un cousin ?

 

In Sang Nouveau (4 ème année- XVII-XVIII N°1 et 2 mars/avril 1930 p.13)

 

13/06/2014

l'oeil & la plume : j'habite ici gare de Lyon

gare de lyon 3 recadrcontrast.jpg
texte de amina saïd                                                                                                                  collage jlmi  2014
 

J’habite ici gare de Lyon au sous-sol

il dit tu me retrouves quand tu reviens

et sous la cendre des néons soudain

le jour s’achève avant le jour

 

tes yeux m’ont arrêté il dit

meurt une flamme dans sa pupille

et le crépuscule soudain se noie

dans le verre vide de sa bouteille

 

comme moi tu parles plusieurs langues

il dit tu voyages beaucoup

supplice du voyageur immobile

et l’aube soudain meurt avant l’aube

 

je suis né à Jérusalem… il sourit

je suis né au Maroc, Salah, SDF

tu me trouves ici quand tu reviens

et la nuit soudain s’achève avant la nuit

 

trente-deux ans que je vis à Paris

il dit loin des prières de la mère

ténèbres des départs avortés

mer et désert chavirent dans sa mémoire

 

toi aussi tu viens d’ailleurs il dit

et les pierres gémissent d’absence

la terre s’arrête de tourner

jadis oui j’eus aussi un pays

 

on voit à tes yeux que tu aimes ta vie

il dit… rien qu’un sourire solitaire

comme talisman pour l’âme

il reste sept portes à franchir

 

passé les sept portes et les mille et une épreuves

peut-être seront nous délivrés

( si cela peut avoir un sens )

du sud de la folie     de la folie du sud

 

 

in la Douleur des Seuils  coll Clepsydre, éditions de la Différence

  

12/06/2014

l'oeil & la plume : complainte des mendiants de la Casbah & de la petite Yasmina tuée par son père ( fragment XI )

casbah ismail-ait-djafer XI.jpg
texte de ismaël ait djafer  1951                                                                      collage jlmi  2014

 

 

Cependant que

Tous les jours interminablement

Dans le silence

Entre quatre murs, une porte et trois barreaux

Sur une paillasse

Un tueur sale triste et muet

Dans l'ombre

Dort

Déjeune

Dort

Dîne

Et dort

Tous les jours interminablement

 

Mais le ventre plein, les enfants de Charlemagne

Chantent une chanson

Une chanson qu'on apprend à l'école

 

«Savez-vous planter les choux

A la mode, à la mode

Savez-vous planter les choux

A la mode de chez nous...»

 

Tous les jours interminablement

Jusqu'au matin du

30 Octobre 1951

Où les juges en robe

Se sont frotté les mains

Où les jurés se sont tapés

Sur les cuisses

Où les avocats

Bedonnants

En se trémoussant

Ont crié aux circonstances atténuantes

Où des publics rigolos ont fait des mouvements

Divers

Pour permettre

A un J.P. de chiens écrasés

D'écrire les âneries — qui suivent in extenso et

Bla-bla-bla :

«KHOUNI, ASSASSIN DE SA FILLE

EST SAUVE PAR LE MEDECIN PSYCHIATRE

La nouvelle session de la Cour d'Assises, s'est ouverte hier matin, sous la présidence de M. le Conseiller, assisté de M.. le Conseiller et de M. le Juge M. Au siège du ministère public, M. L'Avocat Général B.

Au banc des Accusés, Khouni Ahmed, un parricide [J.P. «infanticide» magistralement son poulet («Journal d'Alger», 30 octobre 1951)]. Véritable loque humaine, tassé, pâle et maigre, secoué de quintes de toux, cet assassin de 42 ans, en paraît 70 et provoque tout de même un peu pitié, surtout quand on apprend qu'au point de vue mental, il ne vaut guère mieux...

Jusqu'au 20 Octobre 1949, Khouni était mendiant. Sa fille, la petite Yasmina, âgée de 9 ans, l'aidait dans cette délicate occupation. Plus de femme, elle est partie et la police même, n'a pu la trouver. Plus de parents, plus personne.

La misère intégrale : le jour qu'il est arrêté, Khouni et sa fille n'ont mangé qu'un morceau de pain et possèdent une pièce de 5 francs. Et pour compléter ce tableau, il faut ajouter la constitution débile, la maladie pulmonaire et surtout la neurasthénie.

Ce jour-là donc, Khouni et Yasmina descendent la rue Franklin-Roosevelt. Il est 14 heures. Un lourd camion monte lentement et traînant une remorque. Khouni se penche tout à coup et pousse Yasmina. La petite fille roule entre le trottoir et les roues. Le père la saisit à nouveau aux aisselles, court après le camion et pousse encore la fillette sous les roues. Il la maintient même car la petite crie et veut s'échapper. Elle a le bassin atrocement délabré et meurt à l'hôpital quelques instants après, non sans avoir tout de même accusé nettement son père. D'ailleurs il y a cinq témoins, qui sont absolument formels et Khouni lui-même a reconnu tous ces faits en précisant qu'il voulait mettre un terme à cette misère qui les étreint tous les deux. Il ajoute même qu'il avait l'intention de se suicider et qu'il l'aurait fait si on n'était pas intervenu...

Dès qu'il a passé quelques jours en prison, Khouni revient d'ailleurs sur ses déclarations. Il nie, il n'a pas tué sa fille. C'est tout simplement un accident : «Comment peut-on concevoir, répète-t-il, à l'audience, qu'un père veuille tuer sa propre fille?»

L'assassinat cependant ne fait aucun doute, mais un rapport du docteur B., médecin psychiatre, explique cependant toutes les réactions du malheureux qu'il sauve du même coup.

Khouni est caractérisé par une débilité mentale qui le place d'emblée parmi les neurasthéniques et les mélancoliques graves et qui provoque souvent des crises démentielles. Sa responsabilité est très atténuée. Dès qu'il a été en prison et qu'il a eu un traitement matériel tout de même supérieur à celui qu'il avait eu en liberté, Khouni se reprend : il nie contre toute évidence. Réflexe de défense instinctive qui caractérise les neurasthéniques après la crise...

M. l'avocat général B. fait un réquisitoire très modéré et Me N. avec tact, intelligence et sensibilité, laisse parler les faits. Cela suffit aux jurés : ce dément est acquitté. Il ira prendre la place qui lui revient d'office à l'hôpital de Joinville. J.P.»

 

 

(d'après, Editions Bouchène, Alger, 1987. N° d'édition 001/87. Dépôt légal 1er trimestre 1987. Re-publié  par le n°10 de la revue Albatroz, Paris, janvier 1994).

 Source   http://albatroz.blog4ever.com/ismaal-aat-djafer-complaint...