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01/02/2018

l'oeil & la plume... l'autre jour au métro des Arènes

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texte de murièle modély                                                                                                                 collage  jlmi  2013
 

L'autre jour au métro des Arènes, deux filles plutôt bien gaulées, le détail est insignifiant mais je l'ai noté,  se sont mises à hurler très fort. Cela se passait devant le portillon. Pour une banale histoire de sac, que l'une avait balancé violemment contre le postérieur de l'autre. Même si,  parce qu'elles s'excitaient, la raison initiale de l'altercation devenait dans la salle haut de plafond du métro totalement secondaire. On n'entendait plus que les connasse, les va te faire foutre, les ta mère suce des bites en enfer.
La première était très rouge parce que très claire de peau, la seconde un peu moins, et rouge et de peau. Mais leurs bouches ourlées, leurs visages parfaitement maquillés, c'est là que le détail apparemment anodin du début prend toute son importance, se déformaient bizarrement et avec constance, pour dégueuler le chapelet de saloperies. D'ailleurs le mot saloperie convenait bien à la scène. Parce qu'elles étaient mignonnes, à forte poitrine et lèvres pulpeuses, le mot salope sonnait familièrement aux oreilles. Ou comment évacuer l'absurdité des vociférations de l'une et de l'autre dans des divagations sémantiques. En regardant ces filles, j'avais pensé aux mots pétasses, cagoles, makrelles, à mon dictionnaire personnel de clichés. 
J'avais reçu réellement leurs mots en pleine gueule. J'emploie sciemment le mot gueule, il y avait une odeur fauve dans l'air, quelque chose d'animal. La peur, ou peut-être la rage. J'étais moi aussi rouge, bien que noire de peau, incapable seulement de comprendre le sens profond de nos mots.

 

 

une fille
         à la sortie du métro
  bouscule
            une autre fille
                                  gueule
             devant le portillon du métro
l'une sur l'autre
                           une fille
dégueule
                 un sac contre une hanche
        à la sortie du métro
fend
              les peaux tendues de trop
                             bouscule
                                           sur le mur du métro
de gros glaviots
                        s'enfilent
        des mots en "cule"
                                      une fille puis l'autre
                                                              dégoulinent les maux
                             à grands coups de
                      marteau
dans le métro
                      une fille  l'autre
                                     dans mon oreille

 

31/01/2018

l'oeil & la plume... Mettons que je n’ai rien dit

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texte de ben arès                                                                                                                        collage de jlmi  2013

 

Revenons-en à nos moutons mon boulot au bar Le Phacochère, mon quotidien authentique. Pour être plus précise, aux remontrances des licenciés en songes et ivrogneries, aux saint-frusquins, tapages et carnages des assidus petits gros zizis, aux déballages de charcuteries des maîtres de céans, aux “Taïaut, taïaut” ou les chasses aux beaux gosses que je me farcis à longueur de journées. Pas piquées des vers. Et la liste des personnages est longue. Les scènes redondantes. Entre belottes, coups de gueule et jeux de boule. Entre les déboires de Roger Lapin, Bobby Divorce, et Michel Boudin. Entre les insultes de Djamel Tientonâme, Hubert Delaglose et Raymond Toujouraison. Les chaises volent parfois haut. Au détriment des idées courtes. J’écoute distraitement en allant et venant des pauvres mots, des vanités qui ne collent pas aux piètres, aux goujats et aux faunes. Je passe l’éponge, débarrasse, ramasse les verres cassés ou les tessons des Tontons troubles. J’entends les exploits des virilités qui ne prennent pas la peine d’y introduire l’humour. J’entends des bribes de discours tournant toujours autour du même couplet la catastrophe du pays, la faute à l’imbécillité des autochtones. Confinés dans cette vision cet engrenage-là, ils clament des salades et des fromages, des cotes d’amour sur le bon dos de leur innocence. Ils ventent à sens unique l’apport des exploitants de jadis sinon le respect, qui semble aujourd’hui justifier tout leur mépris et toutes leurs arrogances. Dans le pur déni des crimes les plus infects. En passant la commande. En dissertant sur la nécessité de l’ordre la seule issue et le bon sens des anciennes corvées en leur beau pays ! Heureusement, je ne prends rien sur moi. Ça glisse et je suis bien loin d’attrapper un cancer du colon quand je les vois se morfondre ou s’alanguir à palper se faire passer une poupée gonflable et s’inventer la bonne morale bonne conduite à la place du singe. 

Mettons que je n’ai rien dit puisque le client est roi ! Mettons que je suis confuse face à ces hommes que je sers,  missionnaires de civisme et d’évolution convaincus, adjudants chefs, rois du pétrole et de chasseresses sur le qui-vive. Et je croise des yeux complices qui en savent long au sujet de ces bouffons-là, et qui me réconfortent en me faisant comprendre que tout ça n’est rien, que c’est du bruit, qu’il faut s’y faire, que c’est du bruit que font ces mots de l’espèce humaine. Et je souris avec lui, moi qui ne suis pas née de la dernière pluie...

 

extrait de la nouvelle "Mettons que je n’ai rien dit"  publiée dans la revue Nouveaux délits N°46.  Merci à l'auteur et à Cathy Garcia.

 

29/01/2018

l'oeil & la plume... Pagode de la Grue Jaune

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texte de anne talvaz   courtesy biennale des poètes                                                                          collage jlmi  2013
 

Nous sommes passés en taxi
sur le Pont N°1.
La brume était si épaisse
qu’on ne voyait ni la pagode,
ni le fleuve,
ni l’île aux Perroquets,
ni même l’autre bout du pont.

Cui Hao a évoqué l’île aux Perroquets.
Li Bai, le fleuve et la pagode.

Mao Zedong, le Pont N°1,
alors quelle importance
si je ne le fais pas.

C’est la brume qui est importante,
elle m’envahit la tête,
les viscères.
J’ai envie de pleurer,
car je fais corps avec la brume,
pleurer du désir assouvi
de comprendre la peinture chinoise.
Je suis une peinture chinoise
et ils revivent tous en moi,
Wang Wei, Zhang Zeduan, MaYuan,
Huang Binhong.

Et aucun d’eux n’a jamais pensé
à mettre dans sa peinture
une brave naïve occidentale de ma race
plutôt qu’une grue jaune.