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10/12/2017

l'oeil & la plume... les phrases

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texte de murièle modély     ill. anonyme

 

 

Parfois la phrase te fait le même effet
que la parole vide d'un homme politique
répétée en boucle sur les réseaux sociaux
la phrase comme un grelot 
un crissement d'ongle sur un tableau
parfois la phrase
t'irrite
t'agresse
te donne envie d'être une plante verte sur le rebord de la fenêtre
la traînée brillante d'une limace sur la poubelle
d'être une mouche, son piquetis noir sur la vitre sale
d'être le crépi sur le mur
la table froide sous la main
de n'être qu'une chose
inerte mais vivante

 

Parfois une phrase te fait le même effet
qu'un glaçon sucé
en plein soleil, un après midi d'été
morsure et frisson
sur la peau et la langue
parfois une phrase se plante d'un seul coup
en plein milieu du cœur
en gros bouillons de mots, entre la veine et l'aorte
parfois tu es vivante, d'autres fois morte
mais toujours la phrase va et vient quand tu
écosses les petits pois
écoutes la radio
fais l'amour
lis un livre
voilà ce qu'elles font, les phrases
qui te retournent, t'attrapent, t'embrassent à pleine bouche
ces phrases 
qui n'ont aucun sens, aucune raison d'être
à part d'être jolies, ou tendres, ou dures
caresse et morsure
sur la joue et la main

09/12/2017

l'oeil & la plume... pute, ça s'improvise pas

pute  P Corps recadcontr.jpg
texte de pénélope corps                                   ill. jlmi  2017

 

 

Pute, ça s’improvise pas.

Alors pute insignifiante, t’imagines le taf.

Je ne suis ni assez courageuse, ni assez fière de mon cul pour ça.
Et puis les talons je supporte pas. Et puis j’ai toujours trop chaud ou trop froid.
Je me plains du temps et des gens.    
J’ai eu une enfance plutôt sage. J’ai toujours manqué d’audace. Et je suis de cette génération en voie d’extinction et sûrement un peu con qui ne peut pas baiser sans aimer. Ça m’a valu de pleurer sûrement plus souvent qu’une pute après une passe.       
Faut avoir des couilles pour faire pute. Faut être douée en psychologie de la misère et de la bourgeoisie. Faut être un peu infirmière. Faut encaisser la violence. Faut être douée en humains. Et puis en liberté.
Les putes sont pas toujours libres, c'est vrai. Mais la liberté c’est qu’un concept un peu factice, un peu flou, pour faire rêver les sociétés. Un truc pour éviter qu’on foute le feu. Un genre de garde-fous. Pute ou pas, tout le monde de traîner sa petite chaîne, son petit boulet d’acier, sa petite cage qui sent pas bon. Liberté de nourrir sa prison mentale, liberté d’addiction, liberté d’avoir mal dans un monde qui fonctionne pas. Personne n’y échappe vraiment.
Toi non plus. Faut pas être Freud pour comprendre qu’ à chaque fois que tu traites une inconnue de petite pute, tu chiales ta mère. On est tous pareils. On passe nos vies à chialer nos mères. Cherche pas. T’es malheureux. T’es une victime. La nuit, tu appelles. Tu voudrais qu’on t’embrasse les paupières, qu’on te caresse le plexus solaire. Tu voudrais qu’une main douce te rassure les couilles, mais personne le fait. Tu voudrais qu’on te parle de ta puissance, comme Maman, mais personne le fait. Toutes les femmes sont ta mère et toi tu joues au fils de pute. C’est ta misère que tu craches. On a compris. Jouir quand on est seul ça manque de sens oui. C’est insignifiant oui. Toi aussi t’as compris.
Moi tu vois, ce que j’aurais voulu, c’est avoir une place dans ma famille, ne pas avoir été humiliée, savoir gueuler un peu fort, être capable de décevoir mes parents de temps en temps, devenir une fille solide. Chacun ses problèmes.  
Aujourd’hui j’ai 39 ans et je suis pas féministe pour un sou.
Je veux bien qu’on me traite de pute, mais seulement si c’est moi qui demande.

 

07/12/2017

l'oeil & la plume... j'étais assis, seul, sur un banc public...

+Léon Cobra 2.jpg
texte de léon cobra               ill. braconnages prod

 

J'étais assis, seul, sur un banc public dans un parc désert.

 

Je n'attendais personne et personne ne m'attendait.

Les chômeurs chômaient, les dealers dealaient, les travailleurs travaillaient, les profiteurs profitaient, les violeurs violaient, les pollueurs polluaient, les rêveurs rêvaient, les cuisiniers cuisinaient, les buveurs buvaient, les penseurs pensaient, les assassins assassinaient, les plongeurs plongeaient … c'était juste avant la Révolution.

J'avais le regard vide .Mes yeux larmoyaient. Mes membres tremblaient.

Je venais juste de me faire opérer d'un cancer. J'étais meurtri, fatigué, usé, déprimé, recousu, appareillé, timoré, angoissé, brisé, anémié, prostré, désœuvré, léthargique.

La Sécu m'avait accordé un bonus : cinq ans à 100 % !

Je comptais les minutes. Je biffais les jours sur le calendrier.

J'avais mis des lunettes noires … c'était juste avant la Révolution.

 

Le petit chaperon rouge avait peur du loup, le président Donald du président Kim, l'OM du PSG.

L'intérimaire tremblait devant le contremaitre qui tremblait devant le DRH qui tremblait devant le PDG qui tremblait devant les actionnaires.

Il ne pleuvait jamais. La terre était sèche. Les bêtes mouraient de soif. Les paysans abandonnaient leur campagne et rejoignaient les bidonvilles autour du périphérique … c'était juste avant la Révolution.

Les hommes buvaient, se droguaient, forniquaient. Les femmes buvaient, se droguaient, forniquaient . Les adolescents buvaient, se droguaient, forniquaient. Il y avait des pédophiles à la sortie des écoles, des racistes sur les listes électorales, des salons de massage à la place

 

 

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